C’était Trump ! Quelques faits pour comprendre…

L’analyse de l’élection américaine par l’agence Liegey-Muller-Pons. Comme beaucoup, nous avons été surpris par les résultats de mardi soir, preuve que les meilleurs insiders sont parfois à côté du sujet. Voici quelques faits objectifs pour comprendre ce qui s’est passé. 

trump

Trump n’a pas remporté le vote populaire

Cette élection nous rappelle évidemment les spécificités du système électoral américain : pour la deuxième fois en 5 élections (Bush vs. Gore 2000), le président n’est pas celui qui a reçu le plus grand nombre de voix au niveau national, Clinton ayant remporté le popular vote de 0,2 points.

Plus généralement, avec un score final aussi serré n’importe quel facteur, aussi mineur soit-il, peut avoir été décisif comme l’affaire du directeur du FBI, ou  le fait que le vote ait lieu un jour de semaine. On risque également un biais d’analyse rétrospectif : Trump l’ayant emporté, on analyse rétrospectivement chacun de ses faits et gestes comme la clef de sa victoire.

Voici plutôt ce qui nous semble être les explications les plus convaincantes.

Retour au mois de juin : le choix des coalitions gagnante

Au lendemain de leurs élections primaires respectives, les deux candidats avaient un choix stratégique à faire : quelle coalition d’électeurs construire ?

Trump fait un choix très clair : il poursuit sa campagne populiste et provocatrice pour faire le plein d’électeurs en colère en espérant limiter les pertes auprès des autres segments traditionnels du parti républicain, à savoir la droite religieuse et les modérés. C’est la stratégie la plus risquée mais sans doute la seule qui puisse l’emporter, puisque les derniers candidats républicains « raisonnables » ont perdu (Romney 2012, McCain 2008) et que ce positionnement aurait été contre-nature pour Trump.

Clinton a semble-t-il davantage hésité entre deux options : mener une campagne plus à gauche et plus mobilisatrice en s’inspirant des succès inattendus de Bernie Sanders ; rester sur une ligne plus modérée en se disant que face à un candidat aussi extrême que Trump, un raisonnement en termes d’électeurs médians recommande un positionnement centriste. Elle opte pour ce second positionnement, en vérité assez proche de celui d’Obama, en se disant qu’elle fera mieux chez les femmes et peut-être aussi bien chez les minorités que ce dernier, étant donné la tonalité xénophobe du discours de Trump.

L’électeur décisif : l’homme blanc sans diplôme, mais pas seulement

Pour juger ces choix stratégiques, on peut segmenter le score de Trump par groupes sociodémographiques puis le comparer à celui d’un candidat républicain « standard » comme l’était Mitt Romney lors de sa défaite en 2012. On se rend ainsi compte que Trump a réussi de peu son pari :

  1. Comme il le souhaitait, il réalise une percée chez les blancs sans diplôme : +15 points de pourcentage par rapport à Romney ; notamment dans les Etats de la rust belt.
  2. En revanche, il perd clairement chez l’électorat républicain modéré : dans les villes, chez les classes supérieures éduquées. Il perd ainsi près de 10 points chez les électeurs qui gagnent plus de 100 000 dollars par an, électorat traditionnel du parti républicain.

→ Comme lors du Brexit en Angleterre, le déterminant n°1 de l’élection a été le niveau d’éducation (plus les électeurs ont un haut niveau d’études, plus ils votent démocrate) et non le revenu : les électeurs gagnant plus de 200 000 dollars par an ont voté démocrate autant que républicain, alors qu’ils avaient voté à 65% pour Bush en 2004.

  1. Un des grands succès de Trump est d’avoir fait le plein des voix de la droite religieuse, alors même que son personnage de « pécheur invétéré » avait tout pour les rebuter : 81% chez les évangélistes, 8 points de mieux que Romney. C’est probablement sa prise de position sur l’avortement qui l’a permis.
  2. Il perd chez les minorités et les femmes, mais moins qu’on aurait pu le penser.

Sanders aurait-il fait mieux que Clinton ?

Le choix stratégique de Clinton (le centre, les grandes villes, les femmes, un peu les minorités) était-il le mauvais ? Il correspondait en vérité à une analyse démographique de long terme. En effet le socle traditionnel populaire du parti démocrate (les classes populaires blanches, les ouvriers, les syndicats) s’érode. A l’inverse, l’Amérique évolue vers une société plus diverse ethniquement, plus éduquée, plus urbaine. Les Républicains ont perdu cet électorat lors des années Bush en basculant vers une droite religieuse et anti-immigration ; si les démocrates arrivent à répondre aux attentes de cette population, annoncent les stratèges du parti, la démographie jouera en leur faveur et ils seront au pouvoir pour les 40 prochaines années.L’élection de Trump montre que cette stratégie n’était pas infaillible, mais sans l’invalider tout à fait non plus :

Les sondages se sont trompés, les modèles prédictifs (un peu) moins

D’abord, les sondages se sont surtout trompés dans quelques Etats clefs.
Les modèles prédictifs plus sophistiqués, s’appuyant sur les sondages mais les pondérant et tenant mieux compte de leurs marges d’erreur, se sont globalement moins trompés que les sondages seuls : seulement 30 sondages sur 376 donnaient Trump en tête, quand le modèle de Fivethirtyeight attribuait une probabilité de 28,6% à la victoire de Trump : une erreur certes, mais la victoire de Trump était bien identifiée comme possible.

Aujourd’hui, le diagnostic est clair : après le Brexit, les sondages ont montré une deuxième fois qu’ils échouaient à capturer le vote protestataire ou populiste. Les problèmes sont connus (sous-déclaration des électeurs, biais dans les répondants) mais aucune solution n’a manifestement été trouvée pour l’instant. Quant aux approches alternatives fondées sur le big data (comme celles que nous développons chez Liegey Muller Pons), leur point fort est le micro-ciblage géographique ou individuel des électeurs, non la prédiction des scores à l’échelle nationale (pour l’instant).

Les techniques de campagne modernes

Nous y insistions dans notre newsletter il y a quelques jours, à l’exception de son usage de Twitter Trump a mené une campagne à l’ancienne (télévision, meetings) et n’a pas adopté les technologies de campagne les plus modernes et scientifiques (big data, outils numériques, campagnes de porte-à-porte massives).

Ce n’est pas suffisant pour invalider 15 ans de résultats de recherche scientifique rigoureuse, peut-être Clinton aurait-elle perdu avec une marge encore plus importante si elle n’avait pas eu recours à ces techniques ou peut-être n’en a-t-elle pas fait assez (il lui a sans doute manqué Cinquante Plus Un).

En revanche, cela rappelle l’importance du candidat et d’un message en phase avec les attentes de la population, et confirme qu’une bonne campagne ne peut pas tout. Il y a peut-être même une spécificité des candidats antisystème, dont la force de provocation est difficilement contrôlable.
En savoir plus : 

Michael Moore : 5 reasons why Trump will win

NYT : Elections 2016 : Exit polls

Les Décodeurs : Comment la victoire de Trump a-t-elle pu échapper aux sondages et aux médias ?

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